GERARD (GÉRARD)

Texte et Musique : Miquel Pujadó

Je dois te l’avouer, Gérard:
je ne croyais pas qu’un jour je partagerais
la responsabilité d’une naissance.
Être père me faisait plus peur
qu’un coup de poing dans la gueule,
mais le fait est que
ta mère avait une folle envie
d’un polichinelle dans le tiroir,
et, tu vois, le jour est venu
où tu t’est présenté ici bas.

Ah, Gérard,
pourvu que tu n’en ais pas marre
de ce monde de fous,
avec plus de types que de neurones
et qui est bien loin d’être un chef-d’ouvre!

Je t’ai fait entrer avec un chausse-pied
dans le courant de l’Histoire,
et j’avoue que j’ai peur
de mettre en marche une mémoire,
une conscience d’être
qui n’a pas
ni paix ici ni gloire ailleurs.
Rien qu’un étoile filante
qui brille au milieu des scories
pendant un instant
et puis fond com la glace.

Ah, Gérard…

T’appeller “mon fils” me fait drôle:
je n’ai jamais pu digérer la famille.
Tu ne peux pas choisir ce piège…
Il faut faire de l’haltérophilie
pour pouvoir supporter le poids
d’un néant
que tu attrapes comme les oreillons
alors que tu es tout petit
et dont tu ne te libéreras
jusqu’au cercueil.

Ah, Gérard…

Tu es en pleine partie d’échecs
et mille gênes t’attendent.
Entre des soies ou des haillons,
il te faudra jouer, que tu le veuilles ou pas.
Ne permets pas qu’un autre
le fasse à ta place:
les coups sont comptés
et on ne peut pas les refaire.
Remplis ton propre archive
et ton verre avec ton vin.

Ah, Gérard…

Je dois te l’avouer, Gérard:
je serai un père pénible.
Aussi loin que je peux regarder,
je n’aperçois ni Dieu ni Diable,
et la morale, en un mot,
je m’en fous.
Mais si tu veux m’adopter,
on pourra faire un bout de chemin ensemble,
jusqu’au moment où il me faudra rengainer mon arme
et écrire mon dernier vers.

Ah, Gérard,
pourvu que tu n’en ais pas marre
de la vie qui t’attend,
parce que si tu veux faire marche arrière,
je crains fort qu'il est trop tard..
Ah, Gérard, Gérard, Gérard,
je suis désolé mais il est trop tard.