BARCELONA XXI (BARCELONE XXI)

Je vois quatre nordiques soûls près d’une mer anecdotique. / Je vois mille japonais souriants qui fusillent Gaudí, / et trois troupeaux d’italiens qui broutent le Quartier Gothique, / pas loin d’un congrès de clodos à la Place du Pin… / En s’offrant à morceaux pour un prix de touriste, / en mettant de la purpurine sur ses dents à moitié pourries, / rit Barcelone comme rit la putain triste et criarde / alors que le cognac lui remue les tripes châtiées. / Il y a quelques années, en accueillant le joyeux et grossier / spectacle de quelques États qui voulaient jouer à celui qui pisse le plus loin, / cet éphémère nombril du Monde a fait sa lessive / pour se voir propre et luisant, comme s’il venait de naître. / Mais à force de frotter / elle a fini par arracher / la peau avec la crasse. / Elle a troqué dans un coin / les créneaux de son château / contre des anneaux en laiton. / Sans faire la fine bouche, / elle a pris les crachats / pour la modernité, / et elle a etouffé les sentiments, / oublié les références, / renié du passé. / Et maintenant / je vois un troupeau satisfait qui tous les ans sue l’ahan / en devenant publicité mobile, et qui vit en poursuivant / un Paradis en carton, et qui traque la carotte / qu’on agite juste devant lui. / Parce qu’elle ne veut pas que personne se fasse mal, Barcelone / nous organise les fêtes qu’elle croit opportunes: / l’adoration aux mercenaires de l’arme ronde / et les spectacles de cirque où tout le monde dit Amen. / Et, avec du tact, pour notre bien, elle nous contrôle, nous numérote, / nous filtre l’information, nous dose la rue, / fait de notre existence une salle d’attente / et nous offre la couleur grise comme échine. / Et pendant ce temps nous perdons / et les mots et le chant / et les liaisons avec le monde / alors que sonnent des coups de feu / on ne sait pas où. / Nous portons un toast avec du chloroforme / et notre sang s’endort / jusqu’à ce que nous acceptons / de vivre des jours incertains / sous les yeux toujours ouverts / de l’éternel Grand Frère. / Mais / je vois un indice de flamme dans plus d’un regard. / J’entends sourdement des palpitations sous un fracas con. / Je peux sentir des jeunes pousses dans la terre brûlée. / Je touche des doigts des graines qui sauront choisir leur destin. / Je sais encore mâcher des mots que le commerce ne conseille pas, / en sentir le goût et les cracher à quelques gueules. / Et détendre les freins d’un cheval sans selle / pour éveiller sous ses sabots les cris des rues. / Si Barcelone est capable de tomber amoureuse à nouveau, / elle peut quitter le bordel et, le coeur retrouvé, / redevenir pucelle, loin du rot et de la farce, / et on saura reconnaître enfin la ville / qui a fait pousser , au milieu / d’une plaie, le désir, / la mémoire et le jeu. / La ville-alluvion / qui a appris à dire “Non” / sous des pluies de feu. / La ville qui a vécu / sans lance ni bouclier / mille désastres, / là où il reste toujours quelque fou, / entre le noir et le rouge, / qui ne vit pas à genoux.