AVUI NO HI HA FUTBOL (PAS DE FOOT AUJOURD’HUI)

Texte: Miquel Pujadó
Musique: Conrad Setó

Reste ici, mon fils. Ne songe pas à sortir. / C’est le couvre-feu et il est déjà dix heures. / Ils font ça pour notre bien. Va, assieds-toi près de moi, / car un vivant plus une balle ça fait un défunt / comme celui du trottoir: c’est le voisin / du dernier étage. Il me semblait bien louche… / Il faudra dire à Agnès demain matin / qu’elle doit nettoyer le sang, en frottant bien. / La radio a dit que tout a fini bien, / mais il nous faut collaborer, être sages. / Il reste encore de la racaille dans les rues, / et plus d’un de ces perdus est peut-être armé. / Quelle chance, d’être protégés par les soldats, / d’avoir là-haut quelqu’un qui pense encore à nous, / et qui sait qu’un père doit être fort, / qu’un coup de poing à temps vaut mille mots. / L’appartement tremble… C’est normal, / cinquante tanks font pas mal de vacarme / en descendant ensemble la Diagonal (1). / Le vase de maman! Qu’il ne tombe pas! / Ne dis pas ça, ne sois pas fou! / N’insulte pas ceux qui veulent nous protéger! / On pourrait te prendre pour un rouge. / Tu devrais plutôt leur remercier / qu’ils délivrent de la pègre / les gens d’ordre, les citoyens comme il faut, / qu’ils se soient décidés à mettre un point / final à l’anarchie, et qu’importe / si quelqu’un y laisse la peau, surtout / si ce n’est ni toi ni moi: les autres, je m’en fous. / Nous ne devons craindre rien: on est au chaud, ici, / nous avons de la nourriture et pas mal d’espace. / Il n’y a rien de bon, ce soir à la télé? / Pas de foot, aujourd’hui, nom de Dieu! / Était-il nécessaire mettre / tous ces salauds précisement dans le Camp Nou (2)? / Gitans et juifs et pédés, / l’artiste subversif et le dissident, / arabes et négres et athées et criminels / separatistes, toute cette mauvaise graine… / Qu’en font-ils? Je n’en ai rien à foutre, je l’ignore. / On les interroge (ce n’est pas un jeu) / et ils les emmènent je ne sais où. Il est vrai / que le stade se vide peu à peu. / Et il le faut bien, sinon / l’herbe finirait par s’abîmer. / Quel spectacle, voir un joeur / qui patauge dans un bourbier! Qu’est-ce que tu dis, / qu’on ne les reverra jamais plus? Et alors? / Ils ne sont pas innocents, du moment / qu’on les a arrêtés. / Qu’on peut les torturer / ou assassiner? Ils l’auront cherché, bon débarras! / Allume la télé, va… Tiens, un jeu. / Prends quelques bières. Tout va bien. / Laissons la vie suivre son cours. / Demain, au boulot. Oui, je sais, / nous devrons nous habituer aux militaires, / à faire seulement ce qu’ils nous permettront. / Il ne nous faudra ni prendre des décisions, ni penser ni douter… Ils nous ôtent un poids / de dessus, en réalité, mon fils. Allons, / nous aurons à nouveau du foot dans quelques jours.

(1) Diagonal: L’une des grandes avenues de Barcelone. (2) Camp Nou: Le Stade du Barça.